29 décembre 2014 ~ 13 Commentaires

Ce pays qu’on abat – Natacha Polony : subtilité, cohérence et engagement au fil du temps

Ce pays qu'on abat   Les livres politiques ou polémiques français sont souvent liés à un goût de la formule et de la langue littéraires. Le livre de Natacha Polony, Ce pays qu’on abat, paru il y a peu et ayant reçu le prix Edgar-Faure de littérature politique, présente d’emblée par son titre une œuvre d’idées et de conviction, ce qui n’étonnera pas puisque son auteur est connu pour son sens politique affuté, à la télévision comme dans ses chroniques. Ces-dernières sont rassemblées dans l’ouvrage concerné, couvrant ainsi la période 2009-2014.

   Dès la préface, le ton est donné ; Natacha Polony explicite la raison du rassemblement de ses chroniques en un ouvrage : « Les publier en recueil, c’est au contraire confronter une pensée à ses possibles incohérences, c’est passer des commentaires de l’écume des jours à l’élaboration d’une vision. » Le caractère politique de l’écriture de l’auteur se mêle à une expression littéraire élaborée et prenante. Ce mélange agréable gouverne toutes les chroniques, et ce dès les premières, qui datent de 2009, certaines portant sur des sujets d’une beauté intellectuelle rare. Dans la suite d’une chronique sur un hommage aux maîtres de pensée qui ont marqué Natacha Polony, cette suite étant elle-même une chronique de début 2010, l’auteur évoque Jacques Puisais, philosophe du goût, et en cite de magnifiques formules : « Utiliser au quotidien les mots pour évoquer un plaisir permet, en nourrissant le corps, d’alimenter l’esprit. » (p.41) L’importance du langage, de l’amour et de l’exercice des mots a marqué l’esprit de Natacha Polony qui transmet ce sentiment, à travers une réflexion simple sur le goût des aliments, qui est une qualification langagière créatrice.

   Cette réflexion littéraire profonde est toujours au service d’un engagement politique de fond, que prône Natacha Polony. Dans la même chronique sur le goût, elle déplore ensuite le délaissement des classes de goût dans les écoles, remplacées, écrit-elle, par « le folklore d’une semaine du goût totalement dévoyée. » Les chroniques portant sur l’école jalonnent le recueil, comme un rappel cinglant, comme un cri perpétuel renouvelé par une évolution temporelle dégradante. Témoignant de son amour pour l’institution émancipatrice qu’est l’école et de son expérience d’enseignante, Natacha Polony fait état d’une réflexion constante et cohérente dans toutes ses chroniques sur l’école, portant sur des aspects divers. La toute première chronique définit l’importance de l’école, liée à la République : « ce beau mot de République [...] était indissociable, Condorcet l’avait montré, de l’institution publique, c’est-à-dire de l’émancipation du peuple par le savoir. »  (p.24). Pour l’auteur, c’est le savoir fondamental qui forme l’individu et son esprit. Selon elle, cette dimension est abandonnée pour un « pragmatisme » qui en associant les savoirs à des « compétences », en détruit la substance même : le contenu émancipateur.

   L’école est le foyer de problématiques diverses, que traite Natacha Polony : celle de la laïcité fait l’objet d’une analyse historique et politique. Le Conseil d’Etat de 1989 « avait laissé aux malheureux chefs d’établissement la responsabilité de juger du caractère « ostentatoire » du voile en question », écrit-elle dans la chronique du 31 Mars 2010. Elle associe souvent à son engagement politique pour l’école une analyse littéraire des mots employés, des phrases toutes faites qui selon elle interdisent la nuance et la cohérence de pensée. Par exemple, à partir de la phrase de Victor Hugo que reprennent les acteurs pédagogiques pour justifier les mises en place des enseignements scolaires « ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons », Natacha Polony opère une analyse des formules dans leur message de fond, dénonçant une utilisation automatique et uniquement formelle d’un gage de bonne conscience. Elle reformule le discours par son idée : « Ce beau cri du cœur est devenu le plus triste des chantages : « Par la magie du nombre, la magie du budget, vous luttez contre la délinquance et les inégalités, vous luttez contre la misère et les injustices »  » (p98). L’analyse part toujours de points divers qui sont sous-tendus par un engagement constant : celui du savoir, et de la prévalence de celui qui délivre ce savoir sur celui qui le reçoit. S’appuyant aussi sur sa propre expérience et sa propre formation, Natacha Polony teinte ses chroniques sur l’école d’un aspect de témoignage :

   « J’eus droit aux séances de psychanalyse collective, où chacun devait confier aux autres ses erreurs, et qui se terminaient systématiquement par un laïus pontifiant d’une formatrice expliquant aux jeunes déviants que nous étions que nos échecs ne venaient que des carences de notre pédagogie. » (Chronique du 6 Octobre 2010, p110)

   On peut percevoir la légère ironie de l’auteur dans ces quelques lignes, et on peut ne pas l’apprécier ; mais cette ironie n’est jamais perfidie, jamais sans fondement, elle n’est qu’une illustration davantage désabusée que moqueuse de ce qui est jugé dramatique. Que ce soit par le témoignage, par une analyse des formules littéraires et des mots employés ou par une admiration pour les maîtres qui ont transmis, les analyses du système scolaire de Natacha Polony sont toujours appuyées par une réflexion profonde, qui donne à la polémique son sens le plus noble, celui de la nuance. Le goût du mot, de sa sonorité, de sa résonance et de la formule qu’il crée se mêle à la réflexion sur l’école : « L’école n’est pas un lieu d’exercice de la liberté, elle est un lieu d’apprentissage de la liberté. » (12 janvier 2013, p.217). La construction en parallélisme de la phrase et la connexion antithétique des mots « exercice » et « apprentissage » par leur lien à la liberté, valeur fondamentale,  témoigne de ce sens littéraire allié au sens politique réflexif.

   Cette alliance entre style littéraire et engagement politique montré dans les chroniques sur l’école se retrouve sur tous les autres sujets, de façon plus ou moins saillante. Le style de Natacha Polony se montre généralement très affirmatif, très clair, et parfois très rude pour ce qu’elle dénonce : « Si Najat Vallaud-Belkacem n’existait pas, la gauche l’inventerait pour se souvenir de ce qu’il reste à la gauche quand elle a renoncé à toute alternative politique : les mesures sociétales délirantes. » (27 octobre 2012, p.191) L’analyse qui s’en suit est toujours étayée (dans le cas présent, les mesures dans les manuels scolaires), puis comme concentrée dans des formules littéraires et laconiques affirmatives qui en général finissent la chronique. L’immigration, l’Europe, le féminisme, l’école, la politique industrielle et agricole sont autant de thèmes traités avec un engagement très affirmatif que l’on peut ne pas partager, mais qui ne s’arrête jamais à cette simple affirmation ; le sujet est toujours pris dans son substrat idéologique, dans sa valeur polémique et critique. Le féminisme, par exemple, n’est pas réfuté en bloc, mais critiqué dans sa façon de procéder, dans sa démarche ; pour Natacha Polony, le véritable féminisme est celui qui est « dépassé » par « un nouvel humanisme, tant il est vrai que la femme est un Homme comme les autres… » (18 février 2010, p.56). C’est une redéfinition et non pas une réfutation pure et simple du féminisme ; il s’agit  d’une requalification idéologique porteuse de réflexion.

   Il en est de même dans l’analyse de l’idéologie réactionnaire, qui chez Natacha Polony n’est pas réductible à une guerre de camp contre camp, passéisme contre progrès ; cette nuance est permise par une réflexion qui part de l’analyse étymologique et littéraire du terme « réactionnaire » : « du bas latin reagere : « pousser à nouveau » ou « dans un sens opposé ». En l’occurrence, dans un sens opposé au progrès défini par ceux qui s’en croient l’incarnation. » (22 juin 2013, p.275). L’auteur ne se livre donc pas à une réfutation simpliste de l’idée de progrès, mais s’inscrit dans un recul par rapport à son acception véhiculée de façon courante. Style concentré, affirmatif, engagé, mais pensée nuancée, étayée, expliquée et jamais assénée.

   Que l’on soit d’accord ou pas sur le fond, la qualité littéraire de l’écriture de Natacha Polony est donc associée à son discours politique, et il faut en tenir compte, car celle-ci permet la transmission pédagogique de son idée et sa valeur réflexive profonde. A cet égard, c’est ce que doit être la démarche politique dans son sens le plus noble : la transmission d’un idéal par des références communes, et par un sens de l’écriture attaché à la beauté de ses signifiants, les mots, qui montre une conscience de leur poids. Sur le fond, la polémique et le désaccord seront toujours formateurs et louables.

13 Réponses à “Ce pays qu’on abat – Natacha Polony : subtilité, cohérence et engagement au fil du temps”

  1. Félicitations Raphaël pour ce premier essai. Bravo ! Enfin tu t’y es mis!
    J’ai commencé à lire le livre de Natacha Polony que tu m’as bien gentiment prêté; je n’apporterai pas de commentaires pour le moment sur le fond mais en tout cas ta critique me motive à aller jsuqu’au bout.

  2. Excellente critique qui sans aucun doute n’a rien à envier à la plume de celle dont il fait l’éloge! Sur le fond toutefois, je ne suis pas sûr de partager l’optimisme dont tu sembles faire preuve. Sans viser spécifiquement Polony, le risque avec les chroniqueurs politisés (plus ou moins) n’est-il pas d’être conquis plus pas leur style et leur charme rhétorique que par le fond de leurs idées? Et de penser adhérer à des idéologies dont on ne mesure pas vraiment la portée à cause précisément de ce charme opéré par un beau discours?

    • Tout à fait c’est un risque, Raphaël, parfaitement d’accord. Mais j’essaye de voir le lien entre le caractère littéraire et le soutien qu’il apporte au propos politique, c’est pour cela que je ne me suis pas axé sur le fond de la pensée mais sur sa transfiguration littéraire. Mais je suis d’accord.

  3. Pardon faute de grammaire/conjugaison ce que vous voudrez: à la première ligne « dont ELLE fait l’éloge »

  4. Natacha Polony a du succès chez les intellectuels parisiens grâce à son style « subtil » mais en fait cassant… Mais son engagement est voué à l’échec si les personnes concernées, par exemples les élèves en difficulté scolaire, ne peuvent pas comprendre son système qu’elle veut indiscutable !

    • Sauf qu’elle a été professeur justement dans une zone d’éducation prioritaire, et que tout le monde est amené à comprendre le système de l’émancipation par le savoir en principe dans l’école, parce qu’on a tous les mêmes programmes, les mêmes références communes, le même Montaigne, etc. C’est ça qui est beau non ?

  5. Bon début Raphi, ça promet ! Je n’ai jamais lu ni écouté Natacha Polony, mais sa réflexion m’a l’air intéressante -c’est important de discerner les lectures intelligentes dans un monde où les infos viennent de tout côté et où n’importe qui peut sortir un livre du jour au lendemain !

  6. Joli ! Une critique subtile et intelligente qui égale l’auteur en finesse…

  7. derrirechaquevgtariensecacheunabruti 17 avril 2015 à 21 h 23 min

    c’est nul. on s’en fout de Natacha. Pourquoi pas aussi faire la critique de tes propres recettes de cuisine ? Au moins on y apprendrait quelque chose.

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    • elogedelacritique 17 avril 2015 à 21 h 35 min

      Je note que votre commentaire n’apporte aucun avis réel, mais plutôt une attaque sans fondement. On peut s’en foutre de Natacha, mais en l’occurrence ce sont ses idées qui m’intéressent. Ensuite je ne pense pas qu’une critique soit faite pour « apprendre » quelque chose au sens strict. C’est plutôt pour faire réfléchir à partir d’une lecture personnelle et pour communiquer une vision de l’écriture.


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