17 février 2015 ~ 4 Commentaires

Florilège : Critiques de spectacles de l’année 2012/2013

 

   Le théâtre est une expression de la littérature à deux consciences. Lorsqu’on lit un ouvrage, c’est la pensée du lecteur qui entend la musique des mots lus, et invoque la mémoire langagière de sa conscience et de ses lectures précédentes. Au théâtre, la musique des mots est celle qui est livrée par les acteurs et par le texte qu’ils sont censés honorer ; le théâtre est donc pour moi un lieu de confrontation des perceptions littéraires, comme un message donné par les acteurs qui, à travers la transfiguration d’un texte écrit opérée par la mise en scène, est celui d’une vision de l’esthétique littéraire plaisante ou non aux yeux du spectateur. D’où l’impact que peut avoir toute pièce de théâtre (ou, plus généralement, toute expérience de plaisir esthétique) sur notre sensibilité littéraire et sur notre rapport au monde. C’est pourquoi, en terminale, j’avais fait l’option théâtre ; je trouvais intéressant d’abord de jouer une pièce pour s’évader du travail plus scolaire de l’année, et la perspective d’écrire un dossier contenant une étude sur un aspect du théâtre ainsi que des critiques de spectacles vus me réjouissait d’avance. Même si mon épreuve s’est soldée par un 12 sur 20 médiocre, j’avais envie de réécrire ici les quelques critiques de spectacles que j’avais insérées dans mon dossier. Dans la volonté de partager des avis sur des pièces que vous avez peut-être vues et, justement, de confronter des perceptions littéraires différentes, les voici ici rassemblées.

   1. Collaboration, théâtre de la Madeleine, 20 Février 2013

     Une magnifique pièce traitant de la relation belle, sincère mais entravée de deux grands artistes, Richard Strauss et Stefan Zweig, confrontés à la discrimination nazie qui compromet leur projet de travail collectif, Zweig étant juif. On y trouve  ainsi deux principaux acteurs admirables, à savoir Michel Aumont et Didier Sandre, qui semblent retranscrire de façon très fine l’émotion du destin historique tragique qu’ils ont comprise dans les vies de Strauss et Zweig. Chaque parole semble être un réel discours tant l’implication des acteurs est marquée par des emportements spontanés, des silences aussi bruyants que signifiants et une intonation qui remplit la salle de sa puissance d’évocation et d’émotion. Les deux personnages seront toujours proches mais distants par ce problème d’aide au régime nazi que Strauss doit affecter d’exécuter avec une allégeance forcée. La collaboration prend le sens double de celle, nécessaire et politique du régime, et de celle, esthétique, de la création musicale et littéraire ; ces deux sens sont compromis et causent la perte des protagonistes. Le décor sert cette ambiance : beau mais simple, sans opulence aucune, jouant sur des partages de scène ingénieusement produits et sur des jeux de lumière sublimes, il immerge le spectateur dans l’atmosphère chaleureuse, parfois oppressante, de la pièce. Même si les années sont affichées pour montrer l’évolution chronologique, il suffit de voir le jeu des acteurs évoluer pour comprendre leur enchaînement au destin d’une Histoire déchaînée. Si la fin est attendue et l’intrigue connue d’avance du fait de la base historique de la pièce, la performance des acteurs est telle que le spectateur dépasse cette simple dimension historique pour en admirer la transformation émotionnelle, autant qu’intellectuelle, qu’en font les acteurs.

   2. Arlequin, valet de deux maîtres, de Carlo Goldoni, Comédie Italienne, 2013

     Il y a des pièces d’où l’on ressort avec une sorte d’éblouissement et de bien-être qui résulte d’une représentation agréable et drôle. La pièce en question est une sorte d’exaltation des acteurs autour de la pièce de Goldoni, de ses situations constantes de quiproquos, de masques, d’identités bêtement confondues… Le spectateur est invité à participer à ce plaisir que l’on ressent dans le jeu des acteurs, qui ont pris le parti d’accentuer à outrance le contraste entre le jeu des acteurs démasqués et le jeu des personnages masqués qu’ils jouent dans leur propre pièce. Cette mise en abyme est un procédé qui force à l’admiration dans son exécution, extrêmement riche, par laquelle les acteurs entretiennent le décalage. On peut prendre l’exemple d’Arlequin dont l’acteur a une voix naturellement grave qu’il parvient à moduler très rapidement dès qu’il endosse son rôle dans la pièce que les personnages, au départ, veulent tenter de mettre en place. Les acteurs interagissent directement avec le public, amené à frapper Arlequin pour le punir, ou même à jouer une musique au profit de la mise en scène de l’action. C’est quand le théâtre arrive à mimer le canevas, l’improvisation, le naturel, qu’il apparaît comme une sorte de relation unique, pour un soir, entre l’homme et l’œuvre. Le décor est très simple et adapté à la taille réduite de la scène ; les objets sont apportés très vite, les acteurs rendent visibles les coulisses de leur propre pièce en passant par un petit couloir au fond de la scène qu’ils empruntent pour attendre leur tour et sortir de scène. L’intrigue puise sa force dans sa simplicité, car c’est évidemment parce que le spectateur est le seul à comprendre tous les quiproquos que ceux-ci sont encore plus jouissifs à voir. Une expérience du rapport quasi charnel des acteurs à leur texte.

   3. Nouveau roman, théâtre de la Colline, 21 Novembre 2012

     Une pièce très intelligente qui imagine une grande soirée de discussion autour du nouveau roman, genre venu disloquer la tradition romanesque. La soirée réunit Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet, Michel Butor et même le public, qui, comme dans une conférence, a le droit de poser la question ou l’objection qu’il souhaite à un moment où les acteurs donnent parole et micro aux spectateurs. La pièce se dote d’un contenu documentaire très intéressant, par le biais d’interventions d’exégètes divers quant au sujet ; des interviews de ces personnes sont régulièrement passées sur quatre grands écrans répartis dans la salle. Si la pièce trouve son intérêt dans cette confrontation d’idées perpétuelle, dans cette ambiance de discussion libre d’une communauté au nom d’une vision de la littérature, elle présente un vrai défaut : elle est inutilement opulente. Il n’y avait peut-être pas nécessité d’une énorme boule à facettes ou d’un changement étrange de diffusion des différents écrans pour rendre davantage compte des émotions ou du discours des personnages. Cependant, certains moments dépassent le stade du documentaire et sont d’une profondeur intellectuelle et émotionnelle admirable  : au moment de la guerre, chaque personnages s’arrête, dans le noir complet de la salle, pour témoigner d’un conflit entre expérience créatrice de la littérature et réalité destructrice de la guerre.

   4. Suréna, Corneille, théâtre des Abbesses, 7 Avril 2012 (rencontre avec le metteur en scène Brigitte Jaques-Wajeman le 10 Avril)

     La beauté de l’œuvre de Corneille n’est pas ici entachée par une mise en scène moderne et épurée, mais déployée. La pièce bénéficie d’une idée de mise en scène ingénieuse :  une grande table, très longue, parcourant la diagonale de la surface scénique, suffit à faire comprendre les changements de lieux et de situations : table  royale, table de mariage (forcé en l’occurrence)… Le drame amoureux est porté à merveille par un bon jeu d’acteurs basé sur une diction claire et une émotion subtilement affleurée, jamais excessive. Les personnages sont comme mis à nu devant leur dilemme sous une lumière blanche inchangée et surplombante. Cependant, un aspect m’a particulièrement gêné : la musique et son insertion. Celle-ci est certes très bonne et plaisante à écouter, mais beaucoup trop fréquente. Quasiment aucune scène ne peut se jouer sans qu’un accord musical ne vienne ponctuer une étreinte, sans qu’une mélodie ne veuille pas se substituer à l’émotion que les personnages veulent faire passer. Il m’a semblé que l’utilisation excessive de la musique rompait l’illusion théâtrale, c’est-à-dire le fait d’avoir l’impression d’être pris dans la temporalité de la pièce : le temps semble fragmenté par la musique, comme si tout devait être prévu pour s’y accorder. J’ai d’ailleurs pu faire part de mon impression à Brigitte Jaques lorsque nous l’avions rencontrée en classe, suscitant le désaccord avec certains, le rire chez d’autres, autour d’une pièce intéressante mais, pour moi, inégale.

   5. Victor ou les enfants au pouvoir, Roger Vitrac,  Théâtre de la Ville, 20 Mars 2012

     Pièce sombre et inquiétante qui, dans sa mise en scène, est globalement fidèle à la tension qui sous-tend toute la pièce de Vitrac. Même si certains passages, comme celui de la venue de la pétomane, sont très drôles, l’ambiance oppressante surplombe toute la pièce. Le décor est très bien structuré : une cage de verre au milieu de la scène symbolise l’isolement de Victor, un petit coin d’eau est le lieu où se retrouvent les enfants, la lumière tamisée rend compte de la folie qui guette peu à peu les adultes… On peut regretter toutefois la diction de l’acteur qui campait le rôle de Victor, déconcertante certes dans l’intérêt de la pièce, mais très lente et pesante, ralentissant parfois le rythme général. La mise en scène a cependant un défaut qui me semble être le plus important : elle présente une mise en scène oppressante dès le départ, comme si elle se subordonnait tout entière à sa fin tragique, où beaucoup meurent. Or, lorsqu’on lit la pièce, on sent que cette tension est omniprésente mais de façon graduelle, rendant les situations de plus en plus inquiétantes. Il y a une évolution de l’aspect oppressant de la pièce qui, me semble-t-il, aurait pu être mieux orchestrée dans la mise en scène par la suppression ou la gestion plus graduelle de certains procédés. La performance des acteurs reste pourtant remarquable, et le spectateur ressort très affecté de cette pièce, dans la crainte du sort funeste que peuvent susciter les relations humaines.

   6. Le système de Ponzi, écrit et mis en scène par David Lescot, Théâtre des Abbesses, 10 Février 2012

     Cette pièce est l’occasion d’admirer le génie de la création théâtrale : il peut suffire de superposer et de déplacer des tables pour imaginer parfaitement tous les lieux évoqués par la pièce : un bateau, un bureau, un hôpital… C’est par le pouvoir évocatoire de la gestion du décor que celui-ci sert l’illusion de la pièce, fût-il simple dans ses moyens d’exécution. La richesse de son utilisation intelligente montre de façon patente le pouvoir d’imagination que le théâtre opère sur nos consciences. L’histoire est celle d’un escroc d’origine italienne, Charles Ponzi, qui a mis en place un système financier ingénieux pour s’enrichir ; mais c’est cette réussite qui va entraîner l’éloignement de sa femme et la perversion de l’esprit de Ponzi, jusqu’à ce que le système s’effondre en même temps que son auteur. Les acteurs étaient tous parfaits, tous au même niveau d’attachement suscité dans le public, rendant la pièce à la fois ludique et profonde dans son questionnement sur le sens de la réussite pécuniaire. David Lescot réussit une pièce qu’il écrit, met en scène, dont il interprète même l’un des personnages, et où sont mis en évidence tous les procédés subtils rendant réelle l’impression d’évasion que suscite le théâtre.

   7. La Mouette, Tchekhov, Théâtre Studio d’Alfortville, 9 Décembre 2011

     Le théâtre poétique est celui qui va directement à l’essentiel dans tous les procédés qu’il met en œuvre, et celui de Tchekhov en est un bon exemple. La mise en scène de Christian Benedetti a voulu honorer le texte avec une mise en scène très simple : décor quasiment inexistant, tout juste une table et une lampe à la lumière chevrotante, acteurs en jeans… Le rendu est tout simplement magnifique : les acteurs viennent parfois très chaleureusement s’asseoir parmi le public, l’émotion du texte subtil est donnée à son état brut, la poésie des problèmes de chaque personnage semble les rendre éternellement connus à la mémoire du spectateur. Jouant avec entrain et éclat, ils n’hésitent pas à oublier l’étendue de la salle par leurs cris. Tout cela construit une sorte d’intemporalité qui sied magnifiquement au texte de Tchekhov et qui facilite la compréhension de l’enjeu de la pièce, celui d’une vie maudite par la quête de la création et de la légitimité de l’artiste qui cherche à triompher de sa propre image.

   8. La Tempête, Shakespeare, Théâtre du Soleil (la Cartoucherie), 9 Novembre 2011

     Les pièces ratées sont peut-être les plus intéressantes à voir, tant elles nous confrontent à notre vision de ce que l’on croit recevoir du théâtre comme expérience ; cette pièce en est un exemple assez intéressant, qui prouve qu’une mise en scène peut devenir géniale par sa nullité même. Shakespeare a un sacré plomb dans l’aile, tant sa pièce semble avoir été l’objet d’un délire injustifié et perpétuel ; l’intention de base d’une interprétation futuriste de la pièce de Shakespeare n’est cependant pas illégitime, puisque cette pièce puise dans le monde de la magie et du surnaturel. Cependant, entre une libellule jaune électrique, un dragon fluorescent géant et une danse psychédélique faite par des méduses qui jettent du sable, la limite de la fantaisie et surtout de sa crédibilité semble être étranglée. Le jeu des acteurs est très saccadé par la nécessité d’être synchrone avec les innombrables effets spéciaux, et perd toute crédibilité du fait des costumes brillants, imposants et étranges dont ils sont affublés. On se demande sans cesse pourquoi tout cela : pourquoi les personnages se jettent-ils des planètes géantes, pourquoi un être androgyne anonyme jaune fluo vient-il danser sans aucune raison, et on en vient au bout du compte à penser que le texte de Shakespeare a fait office de prétexte à une interprétation trop décalée et inappropriée dans ses excès. Cependant, l’intérêt de la pièce se trouve dans le fait, justement, que l’extravagance atteint un tel point qu’on en rit : on ne cesse de rire aux éclats pendant toute la durée de la pièce, on passe un moment inoubliable de détente avec ses camarades puisque les élucubrations semble gagner peu à peu en incohérence. Le texte est ruiné, mais la mise en scène est tellement drôle que le questionnement sur le théâtre en devient drôle et distancié.

4 Réponses à “Florilège : Critiques de spectacles de l’année 2012/2013”

  1. Des souvenirs en effet Raph! Je ne rejoins cependant pas tes commentaires sur la musique de Suréna, mais ça tu le sais!

  2. Très bel article! J’aime beaucoup ce que tu dis du théâtre, qui permet la confrontation de différentes compréhensions d’un texte. C’est vraiment ce qui le rend si intéressant!
    La Tempête… Effectivement, on s’était bien amusés, et je te retrouve bien dans ce commentaire! ;)
    Quant à Suréna, je suis plutôt de l’avis de Raphaël C; la musique dessert très bien la pièce. J’avais adoré cette représentation à tous points de vue (je suis terriblement fleur bleue, et les amours contrariés me touchent toujours énormément… surtout joués par de bons acteurs dans une bonne mise en scène).

  3. Oui bon j’ai bien conscience que mon avis sur la musique de Suréna était minoritaire. Mais ça m’avait vraiment gêné et j’essaye d’expliquer pourquoi ! Merci pour le reste si ça t’a plu !


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