26 mars 2015 ~ 1 Commentaire

La Pesanteur et la Grâce, Simone Weil – Le vertige du mystique

La Pesanteur et la Grâce

  La vie de Simone Weil aura été brève (1909-1943), mais active et variée. Elle a produit quantité d’écrits réflexifs extrêmement riches, mais a également été , par exemple, ouvrière chez Renault de 1933 à 1935. Politiquement, elle est tout aussi inclassable : « Son amour du peuple et sa haine de toute oppression ne suffisent pas pour l’inféoder aux partis de gauche ; sa négation du progrès et son culte de la tradition n’autorisent pas davantage à la classer à droite », écrit Gustave Thibon dans la préface de La Pesanteur et la Grâce. On sent chez cet homme qui a connu Simone Weil une admiration teintée d’incompréhension fascinée, une sorte de proximité permise seulement par la distance et l’élévation qu’il semblait ressentir auprès d’elle. Tout chez elle semblait orienté vers une purification intérieure, état qui s’exprime à travers une rigueur infinie de l’écriture, qui doit être épurée, ciselée, comme toute traduction d’une langue à l’autre suppose « un scrupule religieux à ne rien ajouter » au sens du texte. Ecrivant en ces termes à Gustave Thibon, Simone Weil ajoute : « Tant que la nudité d’expression n’est pas atteinte, la pensée non plus n’a pas touché ni même approché la vraie grandeur… ». A un esprit qui veut livrer purement sa pensée, doit correspondre une expression dépouillée et claire. 

  La Pesanteur et la Grâce est un recueil qui condense certains textes des manuscrits que Simone Weil a confiés à Gustave Thibon en 1942. Le style se veut très clair, très incisif et tranchant, faisant penser à un Blaise Pascal ; la grâce est d’abord définie comme venant combler un manque, un vide qu’il faut accepter : 

« La grâce comble, mais elle ne peut entrer que là où il y a un vide pour la recevoir, et c’est elle qui fait ce vide. »

  Ainsi Simone Weil condense-t-elle dans la phrase le caractère certain mais paradoxal de sa pensée : la grâce rentre dans un vide qui est pourtant formé par elle, dans notre expérience. Il est moins question ici de religion à proprement parler que d’expérience mystique, et c’est là une caractéristique notable de Simone Weil, à savoir celle d’un syncrétisme qui dépasse tout enfermement historique ou idéologique. La grâce, c’est d’abord une expérience humaine, c’est le fruit d’une confrontation avec soi-même. Toutes les vicissitudes de la vie peuvent être l’objet de cette expérience paradoxale d’élévation ; par exemple, concernant les douleurs et les passions, Simone Weil considère qu’il faut « les faire descendre, les ramener à un point, et s’en désintéresser. [...] Les empêcher d’atteindre les choses. » C’est par cette focalisation de l’âme sur les douleurs qu’on accède au sentiment de l’éternité : « Quand la douleur et l’épuisement arrivent au point de faire naître dans l’âme le sentiment de la perpétuité, en contemplant cette perpétuité avec acceptation et amour, on est arraché jusqu’à l’éternité ». La grâce, ainsi, ne va jamais sans dualité. Le style très clair se fait ici solidaire d’un accès direct à la pensée de l’auteur, un accès presque brutal et déconcertant. Et pourtant, on comprend que la grâce, pour Simone Weil, est indissociable de l’expérience intérieure contradictoire de tout ce qui constitue notre manque : le vide des douleurs, des souffrances et des passions. C’est pour elle dans le christianisme que cette vision des douleurs est exprimée : « L’extrême grandeur du christianisme vient de ce qu’il ne cherche pas un remède surnaturel contre la souffrance, mais un usage surnaturel de la souffrance. » La souffrance ainsi utilisée est elle-même son propre remède ; elle est une expérience positive vers l’acceptation totale de notre condition.

  La lecture de La Pesanteur et la Grâce est globalement une lecture problématique, dans la mesure où les fragments rassemblés sont souvent courts, semblent dissociés par le passage d’un ensemble à l’autre, parlent d’aspects divers… Et pourtant, une cohérence de pensée se dégage. Mais ce qui frappe le plus dans l’écriture de Simone Weil, c’est un impact étrange qu’elle a sur le lecteur : on a sans cesse l’impression d’être déconcerté par l’évidence. Lorsqu’on lit cette phrase lapidaire : « Mais Dieu ne peut aimer que soi-même. », on est dérouté, en se disant que Dieu est justement amour envers sa création et nous donne cet amour, que la discussion se fasse sur le plan religieux ou sur un plan plus généralement philosophique. Et pourtant, cette conception est directement et clairement expliquée : « Son amour pour nous est amour pour soi à travers nous. Ainsi, lui qui nous donne l’être, il aime en nous le consentement à ne pas être. » On passe d’une assertion très forte et déstabilisante à une évidence de son contenu paradoxal. Dieu nous donne ce dont on doit se déporter pour aller vers lui, et c’est cela que veut nous transmettre Simone Weil ; l’amour, la grâce est un décentrement de soi vers l’éternité, et la compréhension de Dieu suppose ce rapport extérieur à soi-même. Autre exemple, très frappant encore, de cette écriture à la fois déroutante et évidente :

« Il y a des gens pour qui tout ce qui rapproche Dieu d’eux-mêmes est bienfaisant. Pour moi, c’est tout ce qui l’éloigne. Entre moi et lui, l’épaisseur de l’univers-et celle de la croix-s’y ajoute. »

  Cette conception interroge de façon presque agressive notre éventuel rapport à Dieu, et en tous cas notre rapport à un principe unificateur du monde. La bienfaisance du lien avec Dieu paraîtrait effectivement d’abord comme étant un sentiment de proximité avec lui ; Simone Weil vient renverser cette conception convenue, montrant ainsi que l’intérêt d’un rapport à Dieu, d’une foi, réside justement dans son questionnement. C’est peut-être au moment où on remet le plus en cause sa foi qu’on la vit réellement. La distance que l’on assume entre soi et Dieu est ce qui révèle l’amour de celui-ci, et ce qui le permet du même coup, pour Simone Weil.

   Beaucoup d’autres aspects relatifs à l’homme et à son expérience de lui-même sont abordés au fil des fragments de La Pesanteur et la Grâce, toujours selon cette même approche alliant paradoxe et cohérence, et se manifestant dans l’écriture par un style axiomatique, clair et général. La guerre, par exemple, suppose étonnamment un amour de la vie : « Guerre. Maintenir intact en soi l’amour de la vie ; ne jamais infliger la mort sans l’accepter pour soi. » C’est parce qu’on consent à recevoir la mort que la nécessité de l’infliger à  autrui en temps de guerre est pensée; une sorte d’égalité dans la misère humaine, qui, dans ses pires actions, fait l’expérience de sa propre souffrance à travers autrui. Faire souffrir l’autre, ça doit être du même coup envisager sa propre souffrance. Autre exemple extrêmement intéressant, la place de l’homme et sa spécificité par rapport à Dieu :

« Souffrance : supériorité  de l’homme sur Dieu. Il a fallu l’Incarnation pour que cette supériorité ne fût pas scandaleuse. »

  Encore une fois, surprenant et évident. Il paraît problématique que l’homme ait une supériorité sur Dieu, mais celle-ci est un manque, une caractéristique qui paraît négative : la souffrance. Cette négativité est à son tour détruite par l’exemple du Christ, dont la souffrance est justement ce qui a permis son élévation et son amour éternel. En totale cohérence avec la positivité de la souffrance déjà relevée, Simone Weil montre que la souffrance est notre accès à Dieu et à l’amour, et que le Christ concentre à la fois la supériorité de Dieu et celle de l’homme, la douleur. Sur tous les aspects de sa pensée, Simone Weil manie cette dialectique de l’opposition devenue unité, et manifeste la complexité et l’élévation vertigineuse de son mysticisme, toujours sous-tendu par un questionnement sur sa propre place et sur son lien avec Dieu.

  Il y aurait beaucoup d’autres points à aborder tant l’ouvrage est riche (le thème de la décréation de Dieu dans notre monde, nécessaire à sa rencontre, la pensée politique de Simone Weil qui a été pour un temps proche des anarchistes et des trotskystes, l’intérêt de l’idée-athée…) et La Pesanteur et la Grâce constitue en somme une formidable entrée dans la grande œuvre de Simone Weil, tant une grande variété de thèmes y sont abordés. Mais j’ai essayé d’en tirer les principales et fondamentales caractéristiques réflexives, stylistiques et d’en expliquer les pensées importantes. Je dirais, ultimement, que La Pesanteur et la Grâce est un livre insolent. Insolent de clarté, insolent dans sa pensée, insolent dans ses contradictions fondatrices… Mais peut-être est-ce justement ce qui nous déstabilise et ce qui nous défie qui nous construit le plus.

  Je termine avec une dernière citation, ma préférée, rapportée par Gustave Thibon dans la préface et portant sur la valeur du monde, telle qu’on la perçoit moralement :

« Et cette réfutation abrupte et définitive de tous les penseurs qui, comme un Schopenhauer ou un Sartre, tirent de la présence du mal dans le monde un pessimisme foncier : « Dire que le monde ne vaut rien, que cette vie ne vaut rien, et donner pour preuve le mal est absurde, car si cela ne vaut rien, de quoi le mal prive-t-il ? »"

Une réponse à “La Pesanteur et la Grâce, Simone Weil – Le vertige du mystique”

  1. Le plus beau livre du monde !!!!!! (Enfin juste après la Bible ;) )
    La Pesanteur et la Grâce est une vraie révélation… un trésor qui nourrit toute l’âme, intemporel, lucide, intransigeant, extrême, absolu, lumineux…
    … Et insolent, tu as raison, le mot convient parfaitement !
    Bel article !!
    Et c’est intéressant de voir les passages qui t’ont le plus touché.
    Enfin j’ajouterais juste : « le seul organe de contact avec l’existence est l’acceptation, l’amour. C’est pourquoi beauté et réalité sont identiques. C’est pourquoi la joie et le sentiment de réalité sont identiques. »


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