29 avril 2015 ~ 4 Commentaires

Le Prince, Machiavel – Science politique ou science politicienne ?

Le Prince, Machiavel   En 1513, l’Italie est traversée par les guerres ; elle est morcelée entre divers centres urbains d’influence, dont l’un, Florence, est sous la direction du duc Laurent II de Médicis. Ou plutôt le « Magnifique Laurent de Médicis », tel que Nicolas Machiavel le désigne pour lui présenter et lui dédier son ouvrage Le Prince, paru en cette année 1513. L’auteur commence ainsi par flatter le duc en jugeant la présente œuvre comme indigne de lui être montrée ; le seul don que Machiavel offre au duc est celui, dit-il, de sa « connaissance des actions des grands hommes : connaissance que j’ai apprise par une longue expérience des choses modernes et une continuelle lecture des anciennes. » Le livre se veut alors être, toujours dans cette dédicace, une étude, sans ornements littéraires quelconques, du gouvernement, du prince et de son pouvoir. Ainsi le style de Machiavel ne sera-t-il que très peu abordé ici, tant il est limpide et incisif. On aura cependant noté le ton légèrement flatteur et pourtant toujours humble de la dédicace inaugurale :

« Bien que je juge cette œuvre indigne de vous être présentée, j’ai cependant pleinement confiance que, grâce à votre humanité, elle sera bien accueillie de vous, considérant que de moi ne peut vous venir plus grand don, que de vous donner la faculté de pouvoir en très peu de temps comprendre tout ce que j’ai, pour ma part, en tant d’années, avec tant de tourments et de périls, appris et compris. »

  Le Prince n’a pourtant pas reçu un accueil favorable. Suscitant les polémiques et mis à l’index par le Concile de Trente en 1545, l’ouvrage de Machiavel est également empreint de ses propres convictions quant à la conception du pouvoir politique,  exprimées de façon étayée puisqu’étant systématiquement liées à des exemples historiques réels. La réputation de cette œuvre s’est inversée en traversant les siècles, construisant progressivement son auteur comme le fondateur d’une science politique autonome, voire de la science politique elle-même. C’est aussi bien une vision de la politique et de la stratégie qu’un véritable sens politique qui semblent avoir été démontrés et instaurés par Machiavel dans sa démarche. Mais Le Prince, bien que comportant des analyses sur des points très divers, conserve globalement un point de vue essentiellement stratégique, c’est-à-dire lié à la gestion politique du pouvoir, ce point de vue étant ainsi en adéquation avec l’époque de sa rédaction.

  Au début de l’ouvrage, Machiavel définit très clairement son cadre d’étude : « Tous les Etats, tous les pouvoirs qui ont eu et ont autorité sur les hommes ont été et sont ou des républiques ou des monarchies. » (Chapitre 1). Ce sont ces régimes qui mettent en jeu tout prince et son autorité. Les monarchies s’instaurent par hérédité ou par prise de pouvoir, et se maintiennent par la perpétuation de la force de ce pouvoir sur une communauté d’hommes. Certaines désignations par Machiavel de cette communauté politique, la cité sous l’autorité du prince, sont théorisées, universelles et peuvent rejoindre des conceptions actuelles ou éternelles de la politique : « pour les dominer (les Etats) en toute sécurité, il suffit d’avoir détruit la lignée du prince qui les dominait, car, pour le reste, si on leur conserve leur ancienne condition et s’il n’y a pas de différences de mœurs, les hommes vivent tranquilles » (Chapitre 3). La communauté politique est une et unifiée, elle est sous un pouvoir lié à une autorité-celle du prince ici-et nécessite la cohabitation culturelle et fraternelle de ses sujets, dans leurs mœurs pour reprendre le terme employé par Machiavel. Pour que le prince puisse tenir et mener des Etats ou des pays qui lui sont nouveaux, Machiavel envisage trois voies : « la première, les détruire ; la seconde, aller y demeurer en personne ; la troisième, les laisser vivre sous leurs lois, en en tirant un revenu et en y créant un pouvoir restreint qui vous en garde l’amitié » (5). La voie préconisée par l’auteur, celle qui selon lui assure possession pérenne de l’Etat en question, est celle de la destruction, sans pour autant avoir à diviser la communauté des habitants. Il faut « détruire » la communauté nouvelle que l’on dirige pour la mettre légitimement et durablement sous son pouvoir. Machiavel montre en fait ici un sens presque philosophique de la politique, et c’est en cela que son texte est fondateur ; il y fonde l’idée d’une communauté politique unie tout en la rattachant avec celle de l’autorité, nécessaire et absolue, du prince. Jusqu’à la fin de l’ouvrage, l’auteur manifeste ce sens politique très noble, allié à  un sens de la formule littéraire :

« Aussi la meilleure forteresse qui soit est-elle de ne pas être haï du peuple. Car, si vous avez des forteresses, et que le peuple vous ait en haine, elles ne vous sauvent pas. » (20)

  Machiavel exprime ici magnifiquement la dissociation entre les atouts politiques purement matériels et la valeur commune de la reconnaissance de l’autorité du prince ; c’est l’acceptation par ses sujets du pouvoir du prince qui légitime celui-ci et assure sa prospérité. Une sorte de pacte silencieux, fait à la fois de crainte et de consentement.

  Ainsi un prince « ne doit-il pas se soucier du mauvais renom de cruel, pour maintenir ses sujets dans l’union et la confiance. » (Chapitre 17). C’est donc une condition presque paradoxale que celle du prince, d’un point de vue philosophique : la cruauté du souverain, ou en tous cas la perception de celle-ci comme telle par ses sujets, est nécessaire à son pouvoir et à la tenue du régime qu’il conduit. Pour être bien perçu, un prince doit être mal perçu. Ce rapport du prince à son peuple est l’aspect fondamental de sa condition, ce thème étant abordé par Machiavel tout au long de son ouvrage. Le chapitre 8 explique, à partir d’exemples de ceux qui sont parvenus par des crimes à la monarchie, la nécessité pour tout prince de commettre à la fois des bienfaits et des violences envers son peuple. Pour tenir ses sujets, Machiavel préconise de gérer ces bienfaits et ces violences selon différents temps d’action :

« les violences doivent être faites toutes à la fois, afin que, les goûtant moins longtemps, elles fassent moins de mal ; les bienfaits doivent être faits peu à peu, afin qu’on les savoure mieux. Un prince doit surtout vivre avec ses sujets de façon telle qu’aucun événement, mauvais ou bon, n’ait à le faire changer. »

  Le prince doit défier les imprévus du temps par ses actions, gérer stratégiquement le temps de façon à pallier à tous ses possibles changements. Mais plus qu’un caractère temporel de gestion politicienne, c’est également un caractère psychologique de l’impact sur son peuple que le prince doit considérer. Machiavel montre, au chapitre 17, que si le prince doit idéalement être aussi bien aimé que craint, étant cependant « difficile de les assembler, il est beaucoup plus sûr d’être craint qu’aimé, si l’on doit manquer de l’un des deux [...] parce que l’amour est maintenu par un lien d’obligation qui, les hommes étant méchants, est rompu par toute occasion de profit personnel ; mais la cruauté est maintenue par la peur du châtiment, qui ne vous abandonne jamais. » Le prince doit en fait fuir la haine, mais ne pas la craindre au point de ne pas diriger son peuple. Il doit se fonder sur ce que lui seul peut provoquer de façon certaine, à savoir la crainte. Cela est lié chez Machiavel à une conception qu’il a de l’être humain, à une vision plus large de l’homme qui « [aime] selon [son] gré et [craint] selon le gré du prince » (fin du même chapitre). C’est donc par la crainte, par l’autorité du pouvoir du prince que celui-ci se légitime et tient la cité de façon durable et ordonnée. Son rapport au peuple est de nature contradictoire et complexe, il est fait d’admiration et de crainte, de soumission et d’équilibre ; le peuple pour être uni doit être dirigé, au sens fort et noble du terme. La stratégie du prince doit donc tendre à maintenir cet équilibre paradoxal et fondateur de son pouvoir.

  Cependant, c’est peut-être justement cet angle stratégique et gestionnaire, pris par Machiavel pour étudier le gouvernement politique du prince, qui peut susciter l’interrogation du lecteur quant à la valeur politique, philosophique et humaine que cet angle induit. Cette valeur serait celle de l’engagement politique, qu’il soit celui du prince ou celui de ses représentants, vers un destin et un bien communs à lui et à ses sujets. Sur ce plan,  le texte de Machiavel est assez original, parfois étonnant et même gênant à certains moments ; par exemple, un gouverneur comme César Borgia est présenté comme un « point digne d’être connu et d’être imité par d’autres ». Duc de Valentinois, celui-ci a nommé au gouvernement de la Romagne un « homme cruel et expéditif » (7), messire Remirro de Orco, pour rétablir l’ordre en cette région violente ; au vu de son autorité excessive, César Borgia a établi un tribunal central dans la région pour évincer le ministre qu’il avait lui-même choisi. Cette tactique, malhonnête et remarquable, est approuvée par Machiavel et donnée comme un exemple à suivre :

« Parce qu’il (César) savait que les rigueurs passées avaient engendré quelque haine à son égard, pour purger l’esprit de ces peuples et se les gagner totalement, il voulut montrer que, si quelque cruauté avait eu lieu, elle n’était pas venue de lui, mais de la nature cruelle de son ministre. »

  Aux yeux d’un lecteur contemporain de notre époque, pour lequel la valeur du politique ne repose pas uniquement sur la stratégie politicienne mais aussi sur la cohérence des idées, sur la responsabilité de tout gouverneur et sur une certaine moralité dans l’action qu’il mène, cet exemple et sa préconisation par Machiavel ont de quoi surprendre. En fait, au temps de la rédaction du Prince, la politique n’a pas à être morale ; elle doit être d’abord stratégique,  ferme et propre au maintien du prince et de son ordre. Ce n’est donc pas un reproche que l’on peut faire à Machiavel, mais plutôt un objet d’interrogation qui amène son lecteur à penser l’évolution de la perception de la politique dans l’Histoire. Le sens politique du prince machiavélien ne s’occupe pas de moralité, d’engagement pour le bien ou de responsabilité ; il connaît la nature méchante des hommes et la submerge par son pouvoir et son autorité :

« Un souverain sage ne peut ni ne doit observer sa parole, lorsqu’un tel comportement risque de se retourner contre lui .[...] Si les hommes étaient tous bons, ce précepte ne serait pas bon ; mais, comme ils sont méchants et n’observeraient pas leur parole envers vous, vous non plus n’avez pas à l’observer envers eux. » (18).

  Cela ferait bondir aujourd’hui ; mais le lecteur peut sans doute se décentrer de sa perception contemporaine de la politique qui peut lui faire voir la science politique de Machiavel comme une science politicienne et uniquement stratégique, et comprendre ainsi que Machiavel fonde ici la légitimation du pouvoir politique, sans envisager d’abord sa valeur morale et éthique. Ce n’est pas notre vision moderne de l’action politique ; peut-être avons-nous raison, peut-être avons-nous tort. La politique dans son aspect stratégique et gestionnaire pourrait-elle être la condition préalable et nécessaire à une politique tournée vers le bien commun ? C’est une question que pose Machiavel au lecteur d’aujourd’hui, et les livres les plus marquants et les plus remarquables sont ceux qui questionnent le rapport de l’homme à ses propres conceptions.

4 Réponses à “Le Prince, Machiavel – Science politique ou science politicienne ?”

  1. Une plume toujours aussi magnifique cher ami et un article sur un livre qui m’a fascinée ; Machiavel propose dès le XVIe siècle une « laïcisation » de la politique, qui ne repose plus sur la morale chrétienne, et c’est surtout ça qui a choqué je pense (surtout que la France se déchirera quelques décennies plus tard autour de la question religieuse en politique!)Je te conseille pour compléter ta lecture et prendre de la distance par rapport à Machiavel, qui semble être irréfutable à première vue par sa rhétorique, de lire l’ »Anti-Machiavel » de Frédéric II de Prusse ! Et oui tu as raison, sa conception est différente de notre conception actuelle démocratique, puisqu’en effet le prince a l’époque n’est pas placé au pouvoir (ou ne l’a pas pris de force) pour changer la société, mais au contraire pour préserver les équilibres en place, pour être un « gestionnaire » du royaume comme tu l’as exprimé. Cependant je ne suis pas d’accord avec toi quand tu dis qu’au moment de la rédaction la politique n’avait pas à être « morale » ! Les actions de tous les rois étaient sévèrement jugées, par le petit peuple, mais surtout par les aristocrates qui, s’ils se sentaient injustement traités, pouvaient à tout moment renverser l’édifice patiemment bâti par le prince. Sans parler de l’Eglise, qui avait un pouvoir d’influence énorme et n’hésitait pas à excommunier les princes. On avait des attentes précises vis-à-vis du prince, et qui constituaient la « morale » du pouvoir : le prince devait rendre la justice équitablement (défendre la veuve et l’orphelin et punir les méchants), mener ses hommes à la guerre et défendre la religion chrétienne en exterminant (au sens littéral de « bannir ») les hérétiques. Et si le prince manque à l’un de ces devoirs, le royaume gronde !je crois qu’on peut dire que les princes ont toujours eu des comptes à rendre à leurs sujets, et les gouverneurs à leurs administrés. Machiavel est révolutionnaire en ce qu’il propose une politique qui a pour seul enjeu la conservation du pouvoir (et non le bien public), et peut-être peut-on faire un lien avec Hobbes, qui associera la confiscation du pouvoir avec le bien public !

  2. elogedelacritique 29 avril 2015 à 23 h 05 min

    Merci de ton avis, c’est constructif ! Tu as raison pour la morale, mais tu seras d’accord avec le fait que je disais que la politique n’avait pas à être morale dans sa conception même, dans celle de l’engagement que prend le Prince en dirigeant un État. Je prenais la morale pour celle où on l’entend aujourd’hui, c’est-à-dire le sens éthique de l’action politique. Mais tu as tout à fait raison sur les points que tu as soulignés.

  3. Intéressant mais très difficile de connaître l’avis de l’auteur de l’ouvrage et quelle idee / message souhaitait faire savoir. Un « pitch » en intro devrait mieux diriger l’enchaînement et clarifier le message de l’auteur.

    • elogedelacritique 1 mai 2015 à 23 h 06 min

      Le point de vue stratégique est justement ce message de Machiavel. Le Prince vise à tenir et à perpétuer un pouvoir, c’est cette idée directrice qui détermine les analyses de l’auteur. Je pense l’avoir montré clairement mais c’est vrai que j’aurais pu le préciser plus longuement en introduction.


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