29 juin 2015 ~ 0 Commentaire

Sylvie, Gérard de Nerval : L’inégale beauté de l’écriture poétique

Nerval-Filles du Feu  Parue dans la Revue des deux mondes du 15 août 1853, Sylvie est une nouvelle de Gérard de Nerval, faisant partie des Filles du feu et relatant les souvenirs, les obsessions, les amours de l’auteur. Lui furent ultérieurement ajoutées les « Chansons et légendes du Valois », confirmant ainsi l’importance de la rétrospection et de la réécriture du passé chez Nerval. Les filles évoquées et les souvenirs du Valois forment effectivement une sorte de tout mémoriel, et il est constant, notamment dans Sylvie, que les femmes aimées se mêlent à l’environnement et aux lieux que l’auteur a connus, ou même qu’elles en soient totalement indissociables. Suivant le titre de la nouvelle en question, on pourrait s’attendre à ce que Sylvie soit le personnage le plus présent et le plus important du texte ; mais l’amour que lui a porté Nerval n’est en fait qu’un amour construit par lui, par son souvenir, par ses obsessions, son imagination, et est en réalité décliné dans plusieurs figures féminines réelles. Les femmes sont multiples (Sylvie, Aurélie, Adrienne…), la Muse est unique. Le malheur de Nerval vient justement du fait que cet amour n’est réellement construit qu’en son état chimérique, tandis qu’il est déconstruit progressivement dans la réalité.

   C’est ce que Sylvie raconte. L’amour créé par l’imagination et recréé dans la rétrospection est confronté aux amours réelles. Dès le début du chapitre II, intitulé « Adrienne », le personnage éponyme est évacué par la figure enchanteresse et celtique d’Adrienne ; Sylvie n’a même pas été présentée qu’elle est d’emblée distanciée et remplacée :

« J’étais le seul garçon dans cette ronde, où j’avais amené ma compagne toute jeune encore, Sylvie, une petite fille du hameau voisin, si vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et sa peau légèrement hâlée !… Je n’aimais qu’elle, je ne voyais qu’elle – jusque-là ! A peine avais-je remarqué, dans la ronde où nous dansions, une blonde, grande et belle, qu’on appelait Adrienne. »

   Le style emphatique de l’auteur témoigne de son expérience du souvenir, qui lui fait revivre l’émotion passée, qui la recrée par la musique des mots et par la restitution émouvante de son évocation. Si Adrienne remplace très tôt Sylvie, Aurélie est en réalité la seule femme réellement présente dans le temps de la narration qui encadre le temps passé du long souvenir des figures de Sylvie et d’Adrienne : Aurélie est celle qui enclenche tout le processus au premier chapitre « Nuit perdue », comme elle est celle qui le détruit aux chapitres XIII et XIV à la fin de la nouvelle. On comprend que Sylvie n’aura été qu’une grande parenthèse mémorielle, irréelle dans le lointain Valois, et que l’action réelle ne se sera déroulée qu’à Paris, dans un théâtre. Au premier chapitre, Aurélie n’est pas encore connue, elle n’est que l’ »apparition » qui déclenche son identification à Sylvie et à Adrienne par Nerval ; elle est une actrice que Nerval va régulièrement voir au théâtre :

« une apparition bien connue illuminait l’espace vide, rendant la vie d’un souffle et d’un mot à ces vaines figures qui m’entouraient.

Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire me remplissait d’une béatitude infinie ; la vibration de sa voix si douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et d’amour. »

   Ce qui frappe dans l’écriture de Nerval, c’est sa façon de happer instantanément toute figure rencontrée réellement en figure rêvée, et révélée par le rêve : Aurélie n’est dans ce passage qu’une actrice, qu’une « elle », qu’une image ; et pourtant elle est déjà tout pour Nerval. Elle est déjà connue par l’émotion qu’elle suscite chez lui, quand bien même la réalité lui donnera tort et lui fera cruellement voir la méconnaissance qu’il a de lui-même et de son invention chimérique, qui, pour lui avait une teneur malheureusement réelle. L’écriture nous fait d’emblée saisir que la relation qu’entretient Nerval avec l’actrice est purement fictive et qu’en même temps elle a une réalité phénoménologique indiscutable pour Nerval. C’est cette réalité qui prend le pas sur tout, et c’est en cela que  l’auteur nous fait réellement rentrer dans ce qui n’est que la construction irréelle de son esprit. 

   Ce tour de force est permis par une écriture poétique. Poétique dans le sens où elle exalte les émotions de l’auteur à travers ses mots, ses rythmes, sa musique. On est moins dans la restitution fidèle d’une expérience que dans la construction esthétique de celle-ci, et c’est par cela que le souvenir est revécu émotionnellement. C’est l’écriture qui donne au souvenir sa consistance et sa présente réalité reconstruite. Dans Sylvieil ne manque au poème que la forme du poème, car absolument tout est décrit en étant associé à des formules esthétiques, à des références poétiques, à un lyrisme marqué de l’auteur qui semble revivre son illusion. Le caractère poétique de l’écriture est donc central, car il transfigure les amours (dispersées dans la réalité) en amour dans l’idéalité, dans l’émotion, dans l’esprit du Nerval qui les revoit. C’est ainsi que dans le chapitre VII « Châalis », par exemple, le Gérard de Nerval raconté dans son passé évoque une vision chimérique et obsessionnelle d’Adrienne (censée être oubliée depuis son départ au couvent) , alors qu’il est avec le frère de Sylvie : 

« Un esprit montait de l’abîme, tenant en main l’épée flamboyante, et convoquait les autres à venir admirer la gloire du Christ, vainqueur des Enfers. Cet esprit, c’était Adrienne transfigurée par son costume, comme elle l’était déjà par sa vocation. » 

   Ici, à partir d’une simple fête à laquelle participent les pensionnaires d’un couvent se déploie une évocation obsessionnelle, lyrique et emphatique de la figure d’Adrienne. Elle devient la religion à laquelle elle s’est consacrée, elle constitue l’incarnation allégorique à laquelle s’associe toute la fête en question, et c’est cela qu’opère l’écriture poétique de Nerval : elle transforme le souvenir en véritable point focal de l’imagination. Tout ce que Nerval restitue est en fait aliéné par son écriture, tout comme Nerval l’est par son imagination ; dans la suite du même chapitre, il en vient à envisager une similitude entre la réalité de l’idée imaginaire qu’il vient d’avoir sur Adrienne et la réalité du lieu dans lequel il se trouve : 

« Mais l’apparition d’Adrienne est-elle aussi vraie que ces détails et que l’existence incontestable de l’abbaye de Châalis ? [...] Ce souvenir est une obsession peut-être ! »

   L’envolée poétique de l’écriture devient indissociable d’un enjeu important pour Nerval vis-à-vis de lui-même et de sa perception altérée. Le récit se plonge aussi bien dans le souvenir que dans le problème éternel de Nerval, celui de son imaginaire, dont l’étendue semble être telle qu’il atrophie le réel. L’immersion dans le temps du souvenir et dans la poésie de l’imaginaire amoureux de Nerval est brutalement ramenée à sa réelle inanité dans les chapitres XIII et XIV, qui surprennent par leur style beaucoup plus lucide, où Aurélie fait comprendre à Nerval qu’il n’a fait que construire un amour faux autour d’elle et des autres à qui elle a été associée par lui, et où Nerval doit reconnaître que « Adrienne ou Sylvie, -c’étaient les deux moitiés d’un seul amour. » (XIV)…  Ces deux derniers chapitres sont pour moi ceux où la prose est la plus simple et en même temps la plus poétique de la nouvelle, presque comme un chant désabusé dont la simplicité mobilise cependant des images très parlantes et poétisées :

« Alors je lui racontai tout ; je lui dis la source de cet amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle. » (XIII)

« Les illusions tombent l’une après l’autre comme les écorces d’un fruit, et le fruit, c’est l’expérience. » (XIV) 

   Nerval nous livre là son plus sincère sentiment, dans un temps qui sort de l’illusion poétisée et remémorée de toute la nouvelle pour se confronter à sa propre destruction réelle, sans pour autant dénaturer la beauté de l’écriture. L’état actuel de Nerval à la fin de la nouvelle est envahi par tout l’échec passé, et l’émotion qu’il a revécue dans le souvenir qu’était Sylvie refait l’expérience de sa perte. « Gérard peint aujourd’hui mais le confronte toujours implicitement à hier », comme l’écrit Raymond Jean à propos de Sylvie ; Gérard confronte aujourd’hui  à hier et confronte également une idéalité poétique illusoire à une réalité désabusée, destructrice de l’idée mais constructrice d’une expérience de vie.

   Néanmoins, un aspect important de cette écriture poétique centrale m’a dérangé à la lecture de Sylvie : son inégalité. La première fois que j’avais lu Sylvie, au collège me semble-t-il, j’avais trouvé le style plutôt pompeux et parfois emphatique jusqu’à l’artifice ; Nerval sollicite beaucoup de références poétiques et littéraires dans la nouvelle, associées souvent à des figures féminines : Aurélie, dans le chapitre premier, est comparée à « la princesse d’Elide » et à « la reine de Trébizonde », « l’époque de Pérégrinus et d’Apulée » est sollicitée dès ce même premier chapitre pour expliquer l’état d’esprit de Nerval en rapport à sa vision de la déesse Isis… Le fait d’évoquer de telles références sans en expliquer le lien avec le souvenir évoqué dans la narration elle-même m’avait donné l’impression d’une mobilisation artificielle de ces figures, sortant justement de cette écriture poétique constante et simple qui m’avait majoritairement plu dans le texte. Je nuancerais aujourd’hui, car je ne crois pas à une quelconque volonté de Nerval de solliciter de telles figures simplement pour le plaisir de les amener ; mais je continue cependant à penser que de tels procédés cassent un tant soit peu le caractère poétique authentique de l’écriture. Je préfère cette écriture lorsqu’elle est simplement suscitée par une musique de mots, par une émotion directement communicable, par un lyrisme qui ne va pas jusqu’à une écriture qui parfois fait la mise en scène d’elle-même :

« Aimer une religieuse sous la forme d’une actrice !… et si c’était la même ! -Il y a de quoi devenir fou ! c’est un entraînement fatal où l’inconnu vous attire comme le feu follet fuyant sur les joncs d’une eau morte… Reprenons pied sur le réel. »

  Nerval me semble ici faire la mise en scène de son imaginaire poétique ou de sa folie beaucoup plus qu’il ne la montrerait de façon plus authentique, comme dans le reste de Sylvie. L’évocation soudaine de l’image du « feu follet fuyant », l’emphase excessive des exclamations-qui ne sont pas suivies d’une analyse mais d’une reprise un peu artificielle du temps présent de la narration « Reprenons pied sur le réel »… Ces quelques passages m’ont semblé briser la cadence poétique fluide de l’écriture de Nerval, amenant parfois à restreindre le caractère poétique de l’écriture de Nerval par ce genre de procédés, consistant donc à mobiliser maintes références sans toujours les analyser émotionnellement ou à mettre en scène l’évasion poétique de l’imagination sans l’expérimenter réellement par l’écriture. Sylvie demeure cependant majoritairement une oeuvre complexe, subtile et en même temps ramenant à une réalité brute de nos vies, celle du conflit entre la réalité de ce que nous vivons et la réalité de ce que nous croyons forger. A travers l’expérience personnelle d’une illusion, parfois délirante et souvent obsessionnelle, Nerval nous livre un problème universel, celui des contradictions internes de l’homme entre la réalité donnée, qui lui fait face, et une réalité créée par lui, la réalité de sa perception, dont les possibilités de construction semblent infinies, et toujours problématiques.

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