01 octobre 2015 ~ 4 Commentaires

L’ère du peuple, Jean-Luc Mélenchon : Littérature mouvementée

Mélénchon   Soyons clairs, cette critique de rentrée ne portera pas directement sur de la grande littérature. La littérature politique fait néanmoins partie de la littérature qui paraît régulièrement aujourd’hui. Et si Jean-Luc Mélenchon n’est pas Balzac, disons que nous en sommes à peu près tous là actuellement ; et je crois en outre que l’intérêt politique de Mélenchon passe aussi par son style, aussi bien oral qu’écrit.

   Soyons clairs, des avis politiques seront ici discutés, affirmés, infirmés, étant donné qu’ils constituent le cœur même du livre L’ère du peuple. Cette critique amènera donc au débat de façon  sans doute plus propice que les précédentes, même si une critique littéraire est tout aussi discutable qu’une critique plus politique. Le risque d’un débat, fût-il enflammé, est pour moi toujours louable, voire noble ; l’avantage des livres d’idées (et des écrits qui portent sur ceux-ci, par contrecoup) réside dans le fait de pouvoir en discuter. Je considère que le monde des idées est comme un espace de discussion où nous nous arrachons à notre personne, en exprimant des pensées partageables ou contestables. Espace non limité, il offre une beauté de l’échange et de la controverse.

   En publiant L’ère du peuple en 2014, Jean-Luc Mélenchon se positionne par rapport au gouvernement Valls et présente ses propres conceptions du monde, de l’économie, de la politique. Et quand ce responsable politique se positionne, c’est de façon directe, claire, souvent virulente. Ainsi, du point de vue stylistique, l’ensemble de l’ouvrage fait état d’une écriture tranchante, se rapprochant parfois de l’oralité de façon assez dérangeante. L’écriture de Jean-Luc Mélenchon ne présente pas toujours le recul qu’on suppose dans toute écriture. La diatribe inaugurale dirigée contre François Hollande et les technocrates européens est à ce titre représentative de cette écriture relevant presque de la harangue, qui parcourt la préface et surtout le premier chapitre du livre :

« Hollande finira par partir. Certes ses dégâts sont déjà considérables et parfois irréversibles. Mais il aura quand même eu le mérite de soulever une nausée créatrice. » (Préface, p.11)

« Dans l’Europe social-démocrate actuelle Hollande est enfin « normal ». C’est la génération des pépères syndics de faillite, des chefs mi-chair mi-poisson. Comme ce néant ambulant de Georges Papandréou » (I, p.20).

   Si l’invective et l’engagement virulents constituent en partie la personnalité politique qu’est Mélenchon, et déterminent son mode d’expression, on pourrait cependant attendre un écrit plus retenu, qui ouvrirait à la réflexion politique réelle. Cependant, ne méprisons pas le discours de l’auteur en se focalisant simplement sur son écriture ; car la force des propos de Jean-Luc Mélenchon sert à véhiculer une pensée politique de fond. Oui, l’Europe est trop technocratique et évolue en faisant fi des scrutins démocratiques et des aspirations d’une majorité de peuples du continent. Oui, François Hollande a été une déception au goût cynique et amer pour nombre d’électeurs. Personnellement je ne suis pas choqué par le vocabulaire de Mélenchon s’il est associé à une réflexion politique, et ce n’est malheureusement  pas le cas dans ce premier chapitre « La gauche peut mourir » ; des formules telles que « pépères syndics de la faillite » ou « ce néant ambulant de… » se disent plus qu’elles ne s’écrivent.  

   Passons sur ce début d’ouvrage, assez véhément, mais qui ne reflète aucunement la totalité du ton de L’ère du peuple. On notera seulement une contradiction politique de fond par rapport au détesté François Hollande : Jean-Luc Mélenchon a tout de même appelé à voter pour lui entre les deux tours, et l’on pourrait se demander si l’on ne voit pas ici les limites de son antisarkozysme. D’autant plus qu’Hollande, « c’est pire que Sarkozy, la honte en plus pour nous car nous l’avons élu. » (1, p.18). Jean-Luc Mélenchon avoue avoir honte de son vote ; cependant, alors que François Hollande fait maintenant l’objet de son aversion la plus acide (les sous-titres du premier chapitre qualifient François Hollande de « solférinien », « fourbe », « servile », « ami de la finance », « voleur de mots », « glauque »…), Jean-Luc Mélenchon fait mine d’être étonné de l’action du président investi. En témoigne l’anaphore de « Comment prévoir que Hollande… » (I, p.25) qui, répétée trois fois, veut servir à montrer l’étonnement et la désillusion de l’électeur Jean-Luc  Mélenchon. Certes, cette déception est réelle ; mais J.-L. Mélenchon n’est pas un simple votant, il est un responsable politique et un leader d’opinion.  Sans doute aurait-il pu nuancer sa volonté d’exclure à tout prix la clique Sarkozy et ne pas donner de consignes de vote alors qu’il savait que Hollande mènerait la même politique que son prédécesseur :

« On avait bien vu comment il avait maquillé son programme présidentiel, chemin faisant, pour détourner à son profit l’enthousiasme et l’énergie du discours que portait notre campagne dans cette élection. » (I, p.25)

   Cette façon de s’étonner du revirement de Hollande alors qu’il écrit également en avoir clairement pressenti la venue en pleine campagne est contradictoire et montre que Mélenchon ne semble pas vouloir reconnaître qu’il a poussé ses électeurs vers un faux espoir entre les deux tours.

   Une fois passé un premier chapitre globalement violent et fait d’attaques politiques parfois paradoxales, le reste du livre est d’un intérêt politique et littéraire tout à fait louable. Les chapitres qui suivent sont une présentation honnête, condensée, mesurée et même philosophique des opinions de l’auteur sur divers sujets. Dans le chapitre 2 « La loi du nombre », Mélenchon explique les différents enjeux de l’explosion démographique et fait un rappel historique de la concomitance entre une population mondiale croissante et les évolutions de la condition humaine elle-même : « le passage de la cueillette à l’agriculture, des outils de pierre  ceux de métal, de la chasse à l’élevage » (II, p. 34) furent des évolutions qui associèrent le progrès de l’homme au progrès rapide du nombre d’hommes. Le troisième chapitre « L’ère de l’anthropocène » montre l’impact humain irréversible sur l’environnement, et fait état d’un style qui allie expression claire et joueuse à réflexion politique  :

« Un degré de réchauffement, c’est 7% supplémentaires d’eau qui s’évapore. Les irresponsables qui gouvernent le monde peuvent dire « après nous le déluge » parce que c’est bien ce qui va se passer ». (III, p.49)

   Style simple mais pas simpliste, style qui semble vouloir être un mélange de données politiques sérieuses – et ici préoccupantes - et de dénonciation véhémente de défenseurs d’un système économique qui se moquent de l’impact écologique des activités de ce système. Mais Jean-Luc Mélenchon n’est pas pessimiste à ce sujet ; il pense qu’il « faut considérer comme un défi passionnant le risque mortel qui pèse sur notre écosystème. Il nous oblige à inventer le rebond de la civilisation humaine. » (III, p.56). Même procédé de style lorsqu’il s’agit de dénoncer le monde déconnecté de la finance internationale actuelle, avec l’exemple de la capitalisation boursière :

« La capitalisation boursière [...] est passée de 1 400 milliards de dollars en 1975 à 63 000 milliards en 2007. Elle a donc été multipliée par 45 en trente-deux ans. Mais pendant ce temps la richesse matérielle réellement produite n’a été multipliée que par 3,5. » (IV « Le retournement du monde », p.65)

   Encore une fois ici, mélange de données chiffrées montrant une opinion politique réelle, et vulgarisation et sélection de ces chiffres pour montrer un hiatus et une déconnection supposés ressentis par la population. La lecture de L’ère du peuple fait donc comprendre que Jean-Luc Mélenchon n’est pas simplement le « populiste » que dénoncent sans cesse des démocrates autoproclamés qui semblent vouloir ainsi réduire son discours. Il est vrai que sa tactique de parler « cru et dru » se veut être une manière de se rapprocher de l’opinion de gens qui n’en peuvent plus et qui expriment leur mécontentement ; cependant si les Français se tournent aujourd’hui de plus en plus vers les intellectuels et leurs tribunes plutôt que vers les politiques et leurs discours (cf. article intéressant du Monde du 28/09/15, « Quand les polémistes supplantent les politiques » par Ariane Chemin et Thomas Wieder, p.12 et 13), c’est bien qu’ils se sentent éloignés d’un discours politique qui confond modération et technocratie austère. Jean-Luc Mélenchon utilise dans son livre des expressions simples et accessibles non pas simplement pour s’y accrocher, mais pour y associer une analyse politique correspondant à sa vision et à sa pensée. C’est ce qui gouverne le style du livre, même si certaines facilités et invectives non analysées sont présentes.

   L’agrégé de philosophie se fait sentir derrière le politique et député européen. Les propos du livre portent sur des sujets philosophiques comme le nombre d’hommes, leur impact sur leur entourage, l’homme de la ville, l’envoûtement opéré par l’ultra-libéralisme… Et aussi par exemple la question de  »nouvel ordre du temps » (Chapitre V) et de la perception du temps moderne comme un temps contracté, qui rend tout éphémère :

« Plus il y a de monde, plus tout change et plus tout change rapidement. Et l’accélération de l’histoire change le rapport de chacun au temps. La durée de vie des personnes, celle des objets, celle des savoirs et ainsi de suite. » (V, p.93)

   La réponse de Jean-Luc Mélenchon à l’ordre mondial qu’il décrit sous plusieurs angles serait « l’écosocialisme », un modèle nouveau proposé en conclusion. Malheureusement cette proposition est peu détaillée et reste ainsi assez floue ; on a ici plus un livre-idées qu’un livre-programme. On attendrait une explication détaillée de ce que serait le modèle de J.-L. Mélenchon sur le plan institutionnel, économique et politique. Le peu qu’il nous laisse à la fin de l’ouvrage n’est pas assez net, et donc difficilement convaincant :

« l’intérêt général humain [...] institue l’universalité des droits humains, la citoyenneté comme devoir et la République comme nécessité. Tel est le lien raisonné qui unit l’écologie politique et le projet de République sociale universelle. C’est cette théorie politique globale que nous nommons écosocialisme. Il s’agit d’un humanisme et d’un universalisme concrets. » (p.145-146)

   Une « théorie politique globale » supposerait sans doute plus de précision et un développement plus crédible, d’autant plus que cette conclusion présumée importante ne fait que sept pages.

   Globalement, je dirais que L’ère du peuple est un livre mouvementé. Mû par une réelle conviction, l’auteur semble avoir voulu condenser une théorie politique complexe dont l’expression soit la plus simple possible. Si les avis et les dénonciations sont extrêmes et tranchés, il n’en perdent pas pour autant leurs nuances, car ils sont la plupart du temps sous-tendus par une réflexion politique globale : l’extrémisme n’est pas forcément l’excès. Les propos excessifs ne le sont qu’en eux-mêmes, pour eux-mêmes, parce qu’ils sont irréfléchis. Je ne dis pas qu’il n’y en ait pas dans ce livre ; j’ai déjà relevé le ton du premier chapitre, et on pourrait également évoquer d’autres amalgames : « Valls [...] applique une mesure puisée au programme de Mme Le Pen ou à celui de M. Sarkozy » (p.27) , « le passé est toujours dépassé. Il n’apprend rien sur la façon d’utiliser l’environnement du présent » (p.95)… Malgré ces carences existantes, le livre ne laisse pas du tout cette impression-là. Les détracteurs de Jean-Luc Mélenchon trouveront certes sans grande peine de quoi l’attaquer sur l’excessivité de son style et de son discours, mais il ne pourront pas honnêtement en déduire que L’ère du peuple se réduit à cet aspect. Jean-Luc Mélenchon veut donc selon moi dans ce livre rendre compte d’un mouvement qui agite la société française, et faire aller ce mouvement dans sa propre direction politique. Son problème est justement de rallier à lui ceux qui, pour l’instant, se tournent plus vers la droite que vers lui pour un soulèvement populaire. Le mouvement est créé ; une colère gronde dans la société française ; elle tonne, elle gagne progressivement les opinions. Opinions que lui devra réussir à dévier.

4 Réponses à “L’ère du peuple, Jean-Luc Mélenchon : Littérature mouvementée”

  1. Intéressant, mais bien qu’il s’agit d’une critique de l’œuvre tu aurais dû enrichir cette critique en évoquants la méthode Mélenchon au fur et mesure que tu déroules tes lugnes

    • elogedelacritique 13 octobre 2015 à 11 h 30 min

      J’ai essayé de traiter à la fois de l’écriture du livre et de son lien avec la communication de Mélenchon. J’aurais pu insister sur la « méthode Mélenchon » comme tu dis (même si l’expression ne me plaît pas trop…) mais je voulais parler du livre et de ses idées.

  2. Une photo aussi poseuse et un titre qui se veut de politique actuelle avec le mot « peuple » dedans me ferait fuir en courant…heureusement qu’il y a des gens comme toi qui sont prêts à les lire pour leur répondre! Cela dit, je suis bluffée que tu aies pris le temps de faire une analyse littéraire de ce livre -peut-on parler de littérature politique dans ce cas, vraiment ? Trouve-t-on dans ce livre l’élaboration d’une véritable théorie politique avec sa logique et ses valeurs, comme dans Le Contrat Social de Rousseau, le Prince de Machiavel, le Capital de Marx, les livres de Maurras ou de Carl Emmanuel Schmitt, pour qu’on puisse le qualifier de « littérature politique »? En lisant ta critique, j’ai du mal à trouver le philosophe et ses systèmes. J’appellerais plutôt cela un pamphlet, ou un essai critique, voire un manifeste (s’il manifeste quoi que ce soit). P.S Je te recommande de lire le dernier livre de Philippe de Villiers, « Le moment est venu de dire ce que j’ai vu »

    • elogedelacritique 13 octobre 2015 à 11 h 32 min

      Non, on ne trouve pas une théorie aussi élaborée que celles que tu as citées, mais tout de même un système idéologique et politique intéressant. L’organisation du livre de Mélenchon se veut être une réflexion politique globale. Pour Philippe de Villiers je verrai, mais le titre ne m’inspire pas trop !


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