07 septembre 2016 ~ 5 Commentaires

Le Premier Jour, Marc Levy : Malaise dans la littérature

Le Premier Jour, Marc Levy (2009)

Le Premier Jour, Marc Levy (2009)

   Avant toute chose, quelques explications sur ce soudain retour. Cette année fut difficile, mais récompensée. J’ai toujours continué à ficher soigneusement mes livres pendant que je préparais mes concours de journalisme ; le fait de garder un lien avec la littérature m’a semblé vital, tout au long de l’année. Je ne lis plus sans ficher depuis mes 15 ans. C’est devenu une de mes obsessions. Chaque ouvrage est pour moi une possibilité de faire évoluer ma pensée, et donc, potentiellement, d’écrire. Malgré cela, mon blog était, soyons clairs, au point mort pendant ces douze mois. J’y repensais souvent, par instants, entre deux journaux à ficher, après avoir écouté une matinale de France Info ou écrit un partiel. Mais l’effort n’est jamais venu. Il a été plusieurs fois voulu, envisagé, sans être entrepris. La régularité de mes publications sur ce site s’est brisée, et autant être honnête en disant que cela ne m’a pas beaucoup plus affecté que vous. Le temps m’a cruellement manqué cette année. De plus, mes critiques ne sont pas destinées à faire un quelconque bruit ; en démarrant ce blog en 2014, je voulais simplement écrire sur ce qui me passionne et être lu, ne serait-ce que par de rares regards. Avant de rentrer la semaine prochaine en Master de journalisme, je profite de mes quelques derniers instants de vacances pour revenir à cet exercice. Bonne lecture aux quelques paires d’yeux égarées, et bonne rentrée à tous !

   Pour cette fois-ci, écrivain moderne. Contemporain, même : Marc Levy est encore aujourd’hui un des auteurs français les plus lus dans le monde. On m’en a dit du bien comme du mal. Plus j’entendais parler de ses nombreux livres, plus je me disais que je devrais me faire mon propre avis, avant que les autres ne me le façonnent définitivement. C’est chose faite, avec ce livre, paru en 2009 : Le Premier Jour.

Romance et polar : bon ménage ?

   Le pitch : Adrian,  le narrateur, est astrophysicien et rencontre son premier amour des années après leur séparation. Elle s’appelle Keira et est maintenant archéologue. Leur souci paraît d’abord futile et simple, mais est en réalité complexe et lourd de conséquences : le pendentif de la jeune femme. Celui-ci, qui lui a été donné par un petit garçon en Éthiopie et qui est très ancien, s’illumine lorsqu’il est exposé à une forte source lumineuse, projetant alors une cartographie extrêmement et étonnamment précise d’une partie du ciel, il y a des millions d’années de cela. Problème : il y a quatre autres fragments, convoités par une organisation secrète qui épie nos deux héros. Inutile de préciser que toute cette intrigue a pour toile de fond la romance renaissante entre Adrian et Keira.

   Soyons clairs d’emblée : je n’ai globalement pas aimé ce livre. J’espère que tous les autres ouvrages de Marc Levy ne sont pas de la même trempe. Commençons par les quelques bons côtés : j’adhère toujours aux trames policières quant elles sont bien menées. C’est ici le cas. L’auteur arrive à nous surprendre en révélant d’un seul regard, d’un seul geste, une identité qui fait basculer le livre. Celle de Keira, par exemple, en tant que premier amour d’Adrian, qui ne l’a d’abord pas reconnue :

« La jeune femme ne répondit pas.

-J’ai tant changé ? finit-elle par lâcher.

Et comme je ne trouvais aucune réponse appropriée, elle ouvrit son dossier, arracha une feuille, la mit dans sa bouche et commença à la mâcher calmement, sans se départir de ce petit air narquois. »

   Le fait de mâcher une feuille de papier était un code entre Keira et Adrian lors de leur première rencontre. Après les avoir suivis séparément pendant deux cents pages sans connaître leurs liens, le lecteur est surpris de cette révélation. Mais l’étonnement ne dure que deux belles et cruelles secondes. On est loin du Nom de la rose où, à chaque moine tué, le lecteur faisait sa propre enquête intérieurement, et où la révélation finale amenait à relire le livre dans une perspective aussi bien policière que philosophique. On frémissait, comme Adso ; on sentait les murs majestueux et sombres de l’abbaye refermer leur étreinte sur les personnages. Si la trame policière orchestrée par Marc Levy n’est pas aussi saisissante, elle se tient néanmoins, et les quelques scènes de meurtre (que je ne révélerai pas) sont crédibles et bien agencées. Mention spéciale au personnage d’Ivory, savoureusement mystérieux et équivoque, dont la rencontre est très appréciable au fil des pages.

Le style fait malheureusement l’oeuvre

   Pour le reste, je ne sais comment le formuler avec à la fois tact et fermeté. Le style gâche selon moi la potentielle qualité de l’histoire. Il est plat, factuel, austère même, presque insolent par sa simplicité de lecture. On comprend que la frontière entre facilité et insipidité est plus que poreuse. Car comprenons-nous bien, je ne pense pas que la facilité de lecture soit en elle-même un défaut ; mais elle doit être alliée à des formules littéraires, à des sonorités agréables, à des agencements inédits, qui confèrent à toute simplicité sa beauté, et la transforment ainsi en fluidité esthétique. Un fleuve paisible, certes, mais parsemé de fleurs et de rayons solaires.

   Cependant, aucune profondeur ne viendra donner à l’action son relief. Aucune description, fût-elle brève, ne confèrera aux personnages leur consistance. Aucune formule n’attirera l’œil sur la beauté du langage employé. Je n’aurai retenu que de très rares passages où le style m’a touché. Au début du livre, par exemple, Keira perd tout son travail d’archéologue à cause d’une tempête en Éthiopie. Quelle réaction a-t-on dans ces cas-là ? Détresse, pleurs, sentiment de dépossession d’une partie de soi-même ? Non non. On a ça :

« Keira ne répondit pas. Elle redressa la tête et contempla ce qui restait de son travail : rien. Même le muret de terre sèche sur lequel elle s’asseyait encore ce matin s’était effondré, balayé par le Shamal. En quelques minutes, elle avait tout perdu. [...]

-C’est fichu, dit-elle presque sans voix. »

   Et c’est tout. Pas de profondeur sentimentale, de précision sur un éventuel tremblement de rage, qui viendrait pourfendre la tranquillité d’une main. L’action reste là, plantée devant nous, comme si elle attendait qu’on la qualifie à la place de son style. Ce qui est dommage, car l’histoire, élaborée soigneusement par Marc Levy, contient des ingrédients intéressants et sujets à une écriture plus poussée : un premier amour que les personnages revivent, un mystère insoluble, une mafia qui parvient à s’insinuer discrètement dans la vie quotidienne de ses victimes… Lorsque, par exemple, Keira discute avec sa sœur Jeanne et lui demande : « Tu penses souvent à papa ? », la discussion sur le défunt père est formulée de façon trop banale, et donc peu crédible :

« -Il buvait son café dedans tous les matins, dit Jeanne en versant une tisane dans la tasse avant de l’offrir à Keira. C’est idiot, chaque fois que je la vois dans ce placard, cela me fiche le bourdon.

Keira observait sa sœur en silence. »

   Passons sur le néanmoins remarquable lieu commun que constitue la scène. Si la banalité d’une situation était relevée par un style inédit et édifiant, il n’y aurait aucun problème. Mais celui-ci est ici comme absent, et même étrange : « cela me fiche le bourdon »… « cela me fiche », vraiment ? Cette juxtaposition, peu élégante dans ses sonorités, me semble également inadéquate. Mieux valait choisir entre « cela ne fait qu’ajouter de la douleur à la perte », par exemple, et « ça me fiche le bourdon ». Pourquoi ne pas trancher entre deux styles qui ne se marient pas ? Mieux vaut prendre un parti que laisser la fadeur gagner la musique des lignes…

   Vous pouvez avec justesse estimer que j’exagère sur un détail. Mais mon problème est double : si, premièrement, le reste du livre avait été écrit avec un style plus travaillé, une telle phrase serait passée inaperçue. Deuxièmement-et inéluctablement-, j’ai trébuché sur ce genre d’occurrences plusieurs fois dans le roman. Il est inutile de les relever et de transformer mon propos en catalogue. Je veux juste rendre compte de mon expérience de lecture, qui, rappelons-le, ne fut pas déplaisante : je suivais la trame policière avec aisance et bonne volonté. Mon sentiment n’est pas la détestation, mais la frustration ; j’ai été déçu d’assister à un conte qui se gâche lui-même par son expression. D’autant plus que le scénario grille ses cartouches trop vite et trop tôt : lorsque Keira découvre par hasard le phénomène incroyable émanant de son pendentif, sa sœur lui propose de consulter un astrophysicien… Quelle coïncidence ! Il se trouve que notre narrateur est justement astrophysicien ! La rencontre du premier amour est toute trouvée ! Ah mais non, non non, il faut les réunir en un lieu, maintenant, car les astrophysiciens sont nombreux. Faisons en sorte que nos deux tourtereaux se retrouvent à concourir au prix scientifique de la même Fondation, à Londres. Bingo !

Beautés éphémères noyées dans les lieux communs

   Avis plutôt tranché donc, vous l’aurez compris. J’essaye néanmoins de le faire avec le plus d’honnêteté et de tact possibles. Le fait de citer l’oeuvre me permet d’être sincère dans ma démarche et d’expliquer clairement et concrètement ce qui me gêne. Autrement, je ne ficherais pas mes livres et n’en recopierais pas les citations. Si la platitude du style m’a fait buter sur l’expression que je commentais tout à l’heure, elle m’a aussi permis de repérer certains rares passages qui m’ont plu, car ils me paraissaient justement plus travaillés et beaux par leur musicalité :

« L’enfant ne fit aucun geste, pas le moindre signe. Sa silhouette disparut bientôt dans le tournant du fleuve ; la jeune archéologue ne vit jamais la main du jeune garçon qui lui offrait un adieu fragile. »

   La finesse de ce passage réside dans cette main, qui accomplit l’action du jeune garçon à sa place : c’est elle qui « offr[e] un adieu fragile », et le pronom relatif « qui » s’applique aisément à la main comme au garçon. J’ai également apprécié un passage de la fin du livre que je ne peux pas dévoiler, sous peine de gâcher leur lecture aux quelques personnes auxquelles j’aurai étrangement donné envie de lire Le Premier Jour. Je peux cependant donner celle-ci, qui m’a fait sourire et que j’ai volontiers voulu relire en la voyant :

« Walter fait partie de ces individus capables d’afficher une sincère expression de mansuétude tandis qu’en leur for intérieur un horrible gnome en survêtement rose se tord de rire à vos dépens ; il est l’un des rares sujets de notre royaume dont la seule vision pourrait certainement convaincre les chèvres et vaches d’Angleterre à renoncer à leurs gras pâturages pour devenir carnivores. »

   What else ? L’extrait ne pouvait que me plaire ; je m’y suis reconnu, bien que n’ayant pas de survêtement rose chez moi ! Et plus sérieusement, j’ai aimé le décalage des deux métaphores employées : la précision absurde de la couleur du vêtement de l’horrible gnome m’a amusé, tout comme le fait d’envisager qu’on pourrait convaincre le bétail de devenir carnivore… Si seulement le reste du livre avait été aussi drôle… Pour résumer ma frustration, je vais citer la formule inverse, celle qui m’a le moins plu dans tout l’ouvrage. Bien loin de la précédente, elle est d’une fadeur et d’une banalité confondantes, et se trouve au moment où Adrian assiste à l’exposé de Keira (qu’il n’a pas encore reconnue) à la fameuse Fondation où le hasard les a réunis :

« Elle expliqua que l’homme ne serait jamais libre d’aller où il le souhaitait tant qu’il n’aurait pas appris d’où il venait. Son projet était, d’une certaine façon, le plus ambitieux de tous, il ne s’agissait là ni de science ni de technologies pointues, mais d’accomplir son rêve, le sien. »

   Tout à fait. L’eau mouille, et il vaut mieux être en bonne santé qu’être malade.  Comme lieu commun, on ne pouvait trouver mieux. Syndrome Plus belle la vie. Mais je m’arrête là. La fadeur du style forme une constante qui dynamite l’oeuvre, en détruit toutes les possibles réalisations esthétiques, et c’est bien dommage. La banalité n’est pas celle des situations, qui sont plutôt extravagantes, mais celle de leur expression, de leur formulation. Cela prouve, a contrario, qu’un livre peut tout à fait porter sur un sujet banal mais être sublimé par son style, comme par exemple Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq… Mais ça, c’est pour une prochaine fois.

5 Réponses à “Le Premier Jour, Marc Levy : Malaise dans la littérature”

  1. Interessante critique!
    Par contre, tu n’as pas besoin de te justifier à chaque élément de cette critique ;
    Je suis convaincu que si Lb élimine ces justifications qui se répètent dans ton texte, on arrive à un article fort instructif. Qu’en penses tu

    • D’abord merci d’avoir pris la peine de lire et de commenter ! Je ne pense pas que je me justifie, je cherche plutôt à donner mes arguments avec mesure mais surtout à nuancer, tout simplement parce que je n’ai pas totalement détesté ! Il y a quelques aspects qui m’ont plu comme je le dis !

  2. Bravo pour cette belle chronique! C’est bien développé et argumenté, et j’aime beaucoup relire ton style incisif! Par contre j’ai toujours fui comme la peste Musso et Levy, ce que tu en dis ne me fait pas changer d’avis… ;)
    Peut être trouveras-tu ce site intéressant : http://www.livraddict.com/ (ou le connais-tu déjà?) On y partage beaucoup d’articles de blog.

  3. POETESSE lesbienne 21 janvier 2018 à 17 h 51 min

    Peux-tu faire une critique de « Playboy », de Constance Debré ? C’est une belle ode à la femme et à la sensualité féminine, au goût du sexe. Tu es si fin dans tes analyses.
    En attendant de te lire
    Bisous


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